| Mots clés |
Sociologie des médias, Études de réception, Sociologie du numérique, Fake news, Désinformation, Réseaux sociaux, Pratiques informationnelles, Capacités critiques, Méthodes mixtes |
| Resumé |
Les transformations provoquées par le numérique sur la circulation et la consommation de l'information ont conduit de nombreux acteurs du débat public à dépeindre l'écosystème informationnel contemporain comme infesté de fake news et les utilisateurs des réseaux sociaux comme des individus crédules. Pourtant, les constats empiriques issus de la littérature académique montrent que les fakes news occupent une place négligeable dans les habitudes de consommation médiatique des publics et que leur impact sur les croyances, attitudes et comportements des individus reste à ce jour mal évalué. Comment expliquer cette faible propension des utilisateurs des réseaux sociaux à consommer et partager des fake news, alors que la publication de contenus en ligne n'est pas soumise à un contrôle éditorial, ni à des règles de déontologie journalistique ? Et comment expliquer l'intensification de divers enjeux contemporains, tels que la polarisation politique ou l'hésitation vaccinale, alors que les utilisateurs des réseaux sociaux ne semblent pas si vulnérables face aux fake news ? Pour répondre à ces deux questions, deux enquêtes de réception ont été conduites auprès d'utilisateurs francophones de Twitter et Facebook. Chacune de ces deux enquêtes articule des analyses quantitatives de traces numériques, à des observations en ligne et des entretiens. Ce dispositif méthodologique hybride a permis de ne pas réduire les utilisateurs étudiés au fait d'avoir réagi à une fake news sur un réseau social particulier et d'examiner plus largement la variété de leurs pratiques (informationnelles comme conversationnelles) au sein de différentes situations d'interactions (en ligne comme hors-ligne), tout en identifiant certaines de leurs caractéristiques socio-démographiques. Trois résultats principaux ressortent de la thèse. Premièrement, le partage de fake news est loin d'affecter de façon égale et indifférenciée l'ensemble des utilisateurs des réseaux sociaux, mais n'est en réalité observable que pour un groupe restreint d'internautes dont la particularité n'est pas d'être moins éduqués ou moins dotés en compétences cognitives que les autres, mais davantage politisés et défiants à l'égard des institutions. Bien que minoritaires, ces utilisateurs sont cependant susceptibles de faciliter la mise à l'agenda des opinions défendues par leur camp politique dans le débat public en raison de leur hyperactivité en ligne et des très nombreuses informations d'actualité qu'ils partagent. Deuxièmement, les utilisateurs des réseaux sociaux exposés à des fake news sont en mesure de déployer des formes de distance critique, de façon plus ou moins importante, selon leur position dans l'espace social et les contraintes énonciatives des situations d'interactions (familiales, professionnelles, etc.) dans lesquelles ils se trouvent, soit en faisant preuve de "prudence énonciative", soit en exprimant des points d'arrêt", c'est-à-dire en intervenant dans le flux d'une conversation pour contester la crédibilité d'un énoncé. Troisièmement, ces formes de distance critique observées au cours d'échanges conversationnels permettent rarement l'émergence de véritables débats délibératifs, pas plus que l'expression d'un pluralisme agonistique, mais donnent plutôt lieu à des dialogues de sourds entre une minorité d'utilisateurs particulièrement actifs en ligne. Nos conclusions invitent les futures études académiques, ainsi que le débat public, à se décentrer de la seule question des fake news afin de ne pas négliger d'autres troubles de l'information et de la communication, comme la manipulation de l'agenda politique ou la brutalisation du débat public par une minorité d'utilisateurs, et les mécanismes de spirale du silence qui en découlent. |