| Mots clés |
Psychologie clinique, Psychologie médico-légale, Méthodologies mixtes, Justice, Adolescence, Violence, Représentations collectives, Mayotte |
| Resumé |
Mayotte, petite île de l'Océan Indien achetée en 1843 et devenue le 101ème département français en 2011, fait face depuis plusieurs années à de graves difficultés. Pauvre, délaissée par le pouvoir central de Paris, carencée à de nombreux égards, elle peine à trouver sa place dans la république française depuis qu'elle a été séparée des autres îles des Comores, devenues indépendantes après un référendum en 1974. À partir de cette date, la scission avec les autres territoires de la région s'est accrue progressivement, conduisant à l'émergence d'un sentiment d'unicité et de différence nourri par la volonté d'appartenance à la France. En même temps que l'application du droit commun et un développement rapide, liés à la départementalisation et à ses implications, Mayotte a découvert la violence, la criminalité, l'effritement des structures traditionnelles et l'acculturation de sa jeunesse. Depuis, la criminalité n'a fait qu'augmenter et l'île est en proie à un trouble qui ne semble pas prêt de se dissiper. Au cours de cinq années de recherche et d'exercice de la psychologie médico-légale pour le tribunal de Mamoudzou, nous avons été amené à rencontrer un grand nombre de situations judiciaires, qui ont éveillé notre intérêt humain et scientifique, conduisant à la mise en oeuvre de cette recherche. Pensée autour d'un protocole inductif, mixte et complémentariste, elle interroge les représentations de la justice à Mayotte et leurs implications subjectives pour les habitants de l'île. Deux matériaux de recherche sont à la base des résultats: d'une part, plus d'un millier de dossiers de justice relatifs à des victimes et mis en cause dans des affaires judiciaires, étudiés au travers de méthodes quantitatives; d'autre part, une campagne d'entretiens auprès de treize professionnels du milieu police-justice (magistrats, gendarmes et policiers), analysés grâce à la méthode par théorisation ancrée. Les résultats révèlent l'existence d'un système social compartimenté, hiérarchisé sur la base de critères socio-culturels et ethniques, qui génère de lourdes souffrances individuelles et une incapacité à faire société sereinement. Les enfants et adolescents, tout particulièrement, sont précocement immergés dans un monde brutal, exposés à la quotidienneté de la peur et confrontés à l'évidence de l'injustice. Ce contexte délétère participe de structurer leurs psychismes en développement et nourrit les systèmes de domination hérités de l'époque coloniale, toujours en place aujourd'hui. Les conséquences de l'histoire collective produisent un mal-être complexe, qui procède par ingression du fait social sur le fait psychique, induisant des réponses multiples, néanmoins toujours douloureuses pour soi ou pour l'autre. Si cette recherche a pour objectif de proposer une réflexion sur les représentations de la justice dans la société contemporaine de Mayotte, elle a également pour but de porter la voix de peuples et d'individus silenciés et invisibilisés, tous victimes d'un système caractérisé par l'abandon de l'État, le legs post-colonial et ses implications subjectives et groupales. |